Un Hommage Mérité

Hommage à Eduardo Coutinho décédé le 2 février 2014, par Carlos Diegues, le 6 février.

Eduardo_CoutinhoPour les croyants, Dieu est l’inconnu, Dieu est ce que nous ne pouvons pas contrôler. Nous attribuons le mystère à Dieu pour éviter la dépression de l’impotence. Pour les non-croyants, il suffit de remplacer Dieu par le destin.

Quand nous parvenons à expliquer les phénomènes qui se déroulent sous nos yeux, la religion et les superstitions se transforment en mythes, qui anéantissent leur autorité. Pendant des siècles, le soleil a tourné autour de la terre, pour ne pas ébranler le pouvoir de l’Eglise.

Selon la Genèse, le premier péché commis par un être humain fut la connaissance. En contrariant les ordres du Seigneur, Adam et Eve ont cueilli le fruit de l’arbre du bien et du mal, ont conquis la raison, qui les différencia du reste de la Création.

Le second péché fut un assassinat au sein d’une famille – jaloux d’Abel, Caim a assassiné son frère. Le « familicide » continue à peupler la mythologie de nos origines, depuis qu’Abraham s’est disposé à sacrifier son fils pour servir Dieu. Ou quand Œdipe a tué Laïos, son père.

Au nom de la Raison que nous avons conquise malgré Dieu, nous ne parvenons pas à accepter l’inattendu, que nous considérons antinaturel ; c’est ce que les grecs appellent tragédie. Nous préférons ne pas tenter de la comprendre, de ne pas essayer de déchiffrer sa nature. Nous l’acceptons, parfois effrayés et inertes, comme une fatalité que nous ne pouvons éviter, sans chercher à savoir d’où elle vient, et où elle va.

Depuis le décès d’Eduardo Coutinho, beaucoup d’encre a été versée à propos de ce grand cinéaste ; mais presque rien n’a été écrit sur la tragédie dont il fut victime. Les éloges sur Coutinho et sur son travail sont plus que justes. Il ne fut pas seulement le plus grand documentariste de l’histoire du cinéma brésilien, mais aussi un des cinéastes les plus importants du cinéma contemporain à l’échelle du monde entier.

Ses films constituèrent une tentative permanente de connaissance et de compréhension de l’être humain, et particulièrement de ceux qui ne sont pas considérés importants. Coutinho savait que l’humanité était une, que nos différences ne nous séparent pas. Tout était naturel, et il observait avec spontanéité et curiosité.

La génération de Coutinho, à laquelle j’appartiens également, s’est formée dans les années 1960, quand le monde a vécu des révolutions de comportement, des ruptures avec le passé des injustices, le passé des idées préconçues et des règles inutiles. La négation des institutions établies nous a amenés aux droits civils, à la liberté sexuelle, à la culture pop, à la consécration du relativisme, à l’affirmation des noirs, à la libération des femmes, à l’orgueil gay, à l’information instantanée, à la valeur de la psychanalyse comme reconstruction de l’individu, au sexe, drogues et rock’n’roll.

Les années 1960 ont accueilli les ambitions d’une jeunesse qui voulait changer le monde, en rupture avec les générations précédentes. D’après Contardo Calligaris (psychanalyste italien installé au Brésil), la contreculture fut « l’unique révolution du XXe siècle qui a fonctionné, qui a concrètement changé la vie de beaucoup de personnes, pour ne pas dire de tous. »

Ces changements marquèrent notamment l’antipsychiatrie inaugurée par l’italien Franco Basaglia et par l’anglais Ronald Laing. Ces scientifiques considéraient la folie comme des formes originales, parfois radicales, de manifestations de l’intellect humain. Le « fou » conventionnel fut considéré comme une sorte de messager des nouveautés sur l’Homme, que les gens « normaux » ne parvenaient pas à exprimer.

Dans les années 1970, Michel Foucault, un de nos idoles du relativisme, a publié un livre dont le titre était la première phrase de la déposition faite auprès du tribunal français, en 1835, par un homme accusé d’assassinat : « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère. » Pierre Rivière, jeune fermier, assassina à coups de faucille sa mère enceinte de sept mois, sa sœur de 18 ans et son frère de sept ans. Qu’est-ce qui a motivé un acte d’une telle brutalité ? Foucault a tenté de l’expliquer de manière intelligente et sophistiquée, en joignant le regard juridique au regard psychiatrique. Mais la mère et les frère et sœur de Pierre Rivière étaient définitivement morts.

Ces crimes de “familicide” se répètent tout au long de l’histoire de l’humanité. Maintenant que la population de la planète se multiplie de façon exponentielle, tout ce qui s’y passe se multiplie également, et la tragédie n’échappe pas à la règle… Grâce aux progrès de la communication, l’information circule vite, dans le monde entier, augmentant ainsi le nombre de crimes.

La vie s’arrête sans que vous sachiez d’où est venu le coup, mais une œuvre comme celle d’Eduardo Coutinho restera pour toujours. Au cours de l’Histoire, ses films demeureront dans la mémoire de tous, alors que sa mort sera évoquée comme une anecdote tragique qui n’altèrera en rien son œuvre. Mais… et si Daniel avait pu être interné, écarté de ceux qu’il pourrait détruire, d’une façon plus humaine que la barbarie des hôpitaux psychiatriques ?

Il faut faire un documentaire sur Coutinho, c’est le plus grand hommage que l’on puisse lui rendre. Pas un documentaire innocent, mais un film qui interroge la vie, comme il savait si bien le faire. Il ne suffit pas de faire une classique déposition des amis qui l’aimaient et l’admiraient tant, comme nous tous. Il faut écouter les protagonistes de ses films et les personnes qu’il aurait pu filmer, mais aussi ses voisins, son fils procureur, sa veuve blessée et surtout Daniel.

Carlos Diegues

 

Ce contenu a été publié dans hommage. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.